dimanche 13 avril 2008

Mitterrand à Izieu : la scène et sa coulisse


C'était dans la dernière année de la présidence de François Mitterrand. Le passé de ce dernier sous Vichy venait d'être l'objet d'une nouvelle polémique conduite par Pierre Péan dans son ouvrage Une jeunesse française. François Mitterrand, 1934-1947. Deux ans plus tôt, le président avait été sifflé lors de la commémoration à Paris de la rafle du Vél' d'Hiv'. L'inauguration du Mémorial des enfants d'Izieu, le 24 avril 1994, devait lui permettre de revenir, à titre officiel, sur l'une des dernières exactions commises contre les juifs, français ou étrangers, réfugiés en zone sud.

Depuis 18 mois, je suis alors engagé dans l'équipe de conception et de réalisation du Mémorial. Henry Rousso, membre du comité scientifique, m'a en effet proposé de prendre en charge les films qui vont être diffusés dans le parcours historique permanent, placé sous la responsabilité d'Anne Grynberg. Il y en aura trois : un sur la mise en œuvre de la Solution finale, et la part assumée par le gouvernement de Vichy en France ; un sur l'histoire de la colonie des enfants réfugiés de l'Hérault, autrement dit les enfants que leurs parents, en voie de déportation, ont confié à l'OSE et qui sont hébergés dans une maison située en zone "italienne", à Izieu ; un sur le procès de Klaus Barbie, dont les archives filmées allaient
être pour la première fois rendues disponibles.

En allant à nouveau à Izieu, dans cette circonstance particulière, je suis encore frappé par la très grande beauté du site, surplombant la vallée du Rhône à une cinquantaine de kilomètres à l'est de Lyon. Parmi les photographies rassemblées par Serge Klarsfeld se distingue celle, prise sur la terrasse de la maison, où les enfants, entourés de Miron Zlatin et des jeunes qui les encadrent, ont l'air heureux. Tous subissent
douloureusement l'absence de leurs parents et les conditions matérielles de leur séjour. Cependant, certains n'ont fait que passer par Izieu et ont réussi à échapper aux nazis. D'autres vont finalement être dénoncés, et 44 d'entre eux sont arrêtés par Klaus Barbie et déportés dans les camps de la mort au printemps 1944. Ils n'en reviendront pas.

Le jour de l'inauguration, comme on peut l'imaginer, une grande agitation règne, dans l'attente de l'arrivée du président. La journée est magnifique et le "décor" de la cérémonie officielle est malgré tout à l'échelle du lieu : simple et solennel. Alors que je ne prends que rarement des photos, j'ai acheté un appareil dit "jetable", permettant de faire une vingtaine de photos "panoramiques". Et je suis bien décidé à me placer au plus près du président. À l'époque, même si ses courtisans sont toujours là, le président est malade, en fin de règne, et, dans ce lieu presque intime, il est plus accessible que dans d'autres circonstances. Je m'approche donc le plus près possible et prend plusieurs clichés. C'est typiquement le genre de moment que j'apprécie : un temps de suspens, où le président relit ses notes en s'absorbant dans cette lecture malgré la foule qui l'entoure.

Il est assis, près de la tribune rouge où il va bientôt parler. À sa droite, un responsable de la sécurité me surveille. Sur le bord du cadre, on peut distinguer le drapeau d'une des associations présentes. Près de moi, un officiel fait un geste de la main. La presse audiovisuelle et les invités forment une ligne qui épouse celle de la montagne à l'horizon. Sur le sol, un tapis vert désigne l'espace symbolique présidentiel. Dans quelques instants, le président va délivrer son discours, puis la visite va se dérouler dans une cohue indescriptible. Je m'en souviendrai et aurai prévenu tous mes proches lors de l'inauguration récente du Mémorial de Compiègne (voir l'émission diffusée le 9 avril sur France 2, Des mots de minuit). Ce qui se voit et se ressent, dans ce genre d'événement officiel, ce n'est pas la visite inaugurale, mais les petits moments qui la précèdent quand le cérémonial met chacun à une place fixe, et que vous vous débroulllez pour avoir le meilleur angle de prise de vue, entre la scène et sa coulisse.

Dans cette proximité, qui permet une attention soutenue, les paroles du président résonnent dans toute leur force. Elles se terminent par ces quelques phrases, qui sont bien mieux et bien plus qu'un simple tribut au "devoir de mémoire" :

"Je veux m'adresser pour conclure aux Français et particulièrement à ces 40 millions d'entre eux qui n'étaient pas nés le 6 avril 1944. Qu'ils entendent cette parole de Victor Hugo : "Les souvenirs sont nos forces. Ils dissipent les ténèbres. Ne laissons jamais s'effacer les anniversaires mémorables. Quand la nuit essaie de revenir, il faut allumer les grandes dates comme on allume des flambeaux". Eh bien, il n'y a pas d'avenir sans la lumière du passé. Il n'y a pas d'action et de progrès si la conscience qui les conduits ne puise pas aux sources de l'Histoire. Le succès des combats de demain se construit dans la mémoire des combats d'hier. C'est en elle que la jeunesse forgera les armes de l'esprit sans lesquelles rien n'est possible, elles sont nécessaires à tout destin, individuel et collectif. La République s'est modelée dans des luttes opposant des hommes à d'autres hommes, des volontés à d'autres volontés. Elle n'est pas composée d'hommes libres, elle est composée d'hommes qui veulent l'être. Elle n'est pas composée d'hommes égaux mais d'hommes qui aspirent à l'egalité. Elle n'est pas composée d'hommes fraternels mais d'hommes qui désirent s'entendre quand même pour créer un monde plus solidaire. C'est pourquoi elle est, elle reste et restera toujours inachevée comme toute oeuvre qui aspire à la durée. Aujourd'hui, nous sommes là, témoins parmi d'autres, puisque partout est célébré le souvenir sous ses formes diverses. Au-delà de ces enfants, songeons aux millions (on n'en connaît même pas le nombre) aux millions de leurs frères assassinés. Songeons à leur douleur, mais aussi à la douleur de leurs parents que ne savaient pas et qui un jour se doutèrent que la souffrance était répandue sur leurs familles, sur leurs espoirs, sur tout de qui avait été leur propre existence et sur leurs espérances. A présent que le recueillement reprenne ses droits et que dans le silence ou l'action, se fortifie notre volonté. Merci".

1 commentaire:

Didier Roubinet a dit…

Voilà une image qui raconte plein d'histoires. Même issue d'un jetable, elle mériterait un beau tirage. L'hiver prochain, si tu veux!