jeudi 15 mai 2008

Cannes 2008



Soucieux d'inscrire résolument le festival de cette année dans l'histoire du temps présent, Thierry Frémaux , le délégué général, a dû être satisfait d'entendre successivement Sean Penn, puis Claude Lanzmann placer le cinéma au coeur du mouvement du monde lors de la première journée.

Jusqu'à mardi, je vais rendre compte des films de la sélection officielle en envoyant des billets quotidiens.

Rendez-vous donc demain pour parler d'un documentaire d'animation réalisé par l'Israélien Ari Folman, sur les massacres commis par des miliciens libanais dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila, à Beyrouth en 1982.

mercredi 30 avril 2008

La fin des éditions Jean-Michel Place











La nouvelle a été annoncée avant même la décision de justice par le journal Le Monde : les éditions Jean-Michel Place ont déposé leur bilan. Une aventure de trente ans se termine.

J’ai eu la chance d’y participer, en entrant dans le comité de rédaction de la revue Vertigo, alors publié par Place, puis en ayant la chance d’y créer une collection, Histoire figurée, qui a comporté quatre livres, dont deux figurent parmi les meilleures ventes de la maison. Je suis l’auteur du premier d’entre eux, Chaplin, la grande histoire, autour duquel nous avons construit le format et le style de la collection. De cette aventure, je garde un souvenir extraordinaire.

C’était pendant le printemps et l’été 1998. J’avais eu la chance de gagner la confiance de la responsables des archives de Charles Chaplin, Kate Guyonvarch. Celle-ci avait convaincu la famille de l’illustre cinéaste de me permettre de faire un livre sur la genèse du Dictateur. J’avais alors eu accès au trésor des photographies de la production du dernier film où apparaissait le petit vagabond. Après en avoir sélectionné une centaine, j’avais commencé à construire le chemin de fer du livre, en associant les images à un texte que je composai au fur et à mesure. Puis vint la rencontre avec le peintre Michel Mousseau, qui était directeur artistique des publications de Place.

Nous avons alors réfléchi ensemble au format qui devait convenir à ce livre, mais aussi devenir la référence des ouvrages suivants. Autant dire que ce format ne correspond à aucun de ceux généralement utilisés. Puis vint le choix du papier. Michel Mousseau fit plusieurs propositions et je demandai à voir trois types de papier. Comme ces échantillons n’étaient pas découpés, leur taille nous obligea à sortir dans la rue et à les apposer sur un véhicule, pour les déployer et voir ce qu’ils donnaient à la lumière. Il s’agissait aussi de les saisir et d'apprécier leur tenue en main. Commença ensuite le travail de mise en page où Michel, à partir d’une proposition que je lui faisais, demandait la suppression de tel ou tel élément, établissait une hiérarchie entre photos et texte, proposait de laisser la page respirer. Si le texte était trop long, je le coupai, s’il manquait un document, je l’ajoutai. Dans tous les cas je privilégiai la composition de la page, l’équilibre visuel de la succession des images, l’épure du texte.

Les critiques furent très laudatrices. Dans Libération, Gérard Lefort consacra trois pages au livre, appréciant en particulier la manière dont images et textes se répondaient, laissant une place au lecteur pour se faufiler dans le cheminement du livre.

Après le Chaplin, nous publiâmes un travail collectif autour de la cinéphilie de Serge Daney. Puis nous nous lançâmes dans une autre grande aventure, celle de la première édition en français (et de la réédition en anglais) du grand livre de Dorothea Lange, An American Exodus, grâce au concours de Sam Stourdzé. Le quatrième et dernier livre fut consacré au cinéaste Jean Epstein, sous la plume de Vincent Guigueno.

De courte durée, l’aventure ne fut pas moins "profitable". Merci à tous ceux qui ont fait vivre ces éditions, de Jean-Michel Place à Vincent Gimeno, en passant par Michel Mousseau. Retrouvez ce dernier, en compagnie du poète Zéno Bianu dans l'exposition de leur dernière œuvre commune à la Maison de la poésie.




dimanche 13 avril 2008

Mitterrand à Izieu : la scène et sa coulisse


C'était dans la dernière année de la présidence de François Mitterrand. Le passé de ce dernier sous Vichy venait d'être l'objet d'une nouvelle polémique conduite par Pierre Péan dans son ouvrage Une jeunesse française. François Mitterrand, 1934-1947. Deux ans plus tôt, le président avait été sifflé lors de la commémoration à Paris de la rafle du Vél' d'Hiv'. L'inauguration du Mémorial des enfants d'Izieu, le 24 avril 1994, devait lui permettre de revenir, à titre officiel, sur l'une des dernières exactions commises contre les juifs, français ou étrangers, réfugiés en zone sud.

Depuis 18 mois, je suis alors engagé dans l'équipe de conception et de réalisation du Mémorial. Henry Rousso, membre du comité scientifique, m'a en effet proposé de prendre en charge les films qui vont être diffusés dans le parcours historique permanent, placé sous la responsabilité d'Anne Grynberg. Il y en aura trois : un sur la mise en œuvre de la Solution finale, et la part assumée par le gouvernement de Vichy en France ; un sur l'histoire de la colonie des enfants réfugiés de l'Hérault, autrement dit les enfants que leurs parents, en voie de déportation, ont confié à l'OSE et qui sont hébergés dans une maison située en zone "italienne", à Izieu ; un sur le procès de Klaus Barbie, dont les archives filmées allaient
être pour la première fois rendues disponibles.

En allant à nouveau à Izieu, dans cette circonstance particulière, je suis encore frappé par la très grande beauté du site, surplombant la vallée du Rhône à une cinquantaine de kilomètres à l'est de Lyon. Parmi les photographies rassemblées par Serge Klarsfeld se distingue celle, prise sur la terrasse de la maison, où les enfants, entourés de Miron Zlatin et des jeunes qui les encadrent, ont l'air heureux. Tous subissent
douloureusement l'absence de leurs parents et les conditions matérielles de leur séjour. Cependant, certains n'ont fait que passer par Izieu et ont réussi à échapper aux nazis. D'autres vont finalement être dénoncés, et 44 d'entre eux sont arrêtés par Klaus Barbie et déportés dans les camps de la mort au printemps 1944. Ils n'en reviendront pas.

Le jour de l'inauguration, comme on peut l'imaginer, une grande agitation règne, dans l'attente de l'arrivée du président. La journée est magnifique et le "décor" de la cérémonie officielle est malgré tout à l'échelle du lieu : simple et solennel. Alors que je ne prends que rarement des photos, j'ai acheté un appareil dit "jetable", permettant de faire une vingtaine de photos "panoramiques". Et je suis bien décidé à me placer au plus près du président. À l'époque, même si ses courtisans sont toujours là, le président est malade, en fin de règne, et, dans ce lieu presque intime, il est plus accessible que dans d'autres circonstances. Je m'approche donc le plus près possible et prend plusieurs clichés. C'est typiquement le genre de moment que j'apprécie : un temps de suspens, où le président relit ses notes en s'absorbant dans cette lecture malgré la foule qui l'entoure.

Il est assis, près de la tribune rouge où il va bientôt parler. À sa droite, un responsable de la sécurité me surveille. Sur le bord du cadre, on peut distinguer le drapeau d'une des associations présentes. Près de moi, un officiel fait un geste de la main. La presse audiovisuelle et les invités forment une ligne qui épouse celle de la montagne à l'horizon. Sur le sol, un tapis vert désigne l'espace symbolique présidentiel. Dans quelques instants, le président va délivrer son discours, puis la visite va se dérouler dans une cohue indescriptible. Je m'en souviendrai et aurai prévenu tous mes proches lors de l'inauguration récente du Mémorial de Compiègne (voir l'émission diffusée le 9 avril sur France 2, Des mots de minuit). Ce qui se voit et se ressent, dans ce genre d'événement officiel, ce n'est pas la visite inaugurale, mais les petits moments qui la précèdent quand le cérémonial met chacun à une place fixe, et que vous vous débroulllez pour avoir le meilleur angle de prise de vue, entre la scène et sa coulisse.

Dans cette proximité, qui permet une attention soutenue, les paroles du président résonnent dans toute leur force. Elles se terminent par ces quelques phrases, qui sont bien mieux et bien plus qu'un simple tribut au "devoir de mémoire" :

"Je veux m'adresser pour conclure aux Français et particulièrement à ces 40 millions d'entre eux qui n'étaient pas nés le 6 avril 1944. Qu'ils entendent cette parole de Victor Hugo : "Les souvenirs sont nos forces. Ils dissipent les ténèbres. Ne laissons jamais s'effacer les anniversaires mémorables. Quand la nuit essaie de revenir, il faut allumer les grandes dates comme on allume des flambeaux". Eh bien, il n'y a pas d'avenir sans la lumière du passé. Il n'y a pas d'action et de progrès si la conscience qui les conduits ne puise pas aux sources de l'Histoire. Le succès des combats de demain se construit dans la mémoire des combats d'hier. C'est en elle que la jeunesse forgera les armes de l'esprit sans lesquelles rien n'est possible, elles sont nécessaires à tout destin, individuel et collectif. La République s'est modelée dans des luttes opposant des hommes à d'autres hommes, des volontés à d'autres volontés. Elle n'est pas composée d'hommes libres, elle est composée d'hommes qui veulent l'être. Elle n'est pas composée d'hommes égaux mais d'hommes qui aspirent à l'egalité. Elle n'est pas composée d'hommes fraternels mais d'hommes qui désirent s'entendre quand même pour créer un monde plus solidaire. C'est pourquoi elle est, elle reste et restera toujours inachevée comme toute oeuvre qui aspire à la durée. Aujourd'hui, nous sommes là, témoins parmi d'autres, puisque partout est célébré le souvenir sous ses formes diverses. Au-delà de ces enfants, songeons aux millions (on n'en connaît même pas le nombre) aux millions de leurs frères assassinés. Songeons à leur douleur, mais aussi à la douleur de leurs parents que ne savaient pas et qui un jour se doutèrent que la souffrance était répandue sur leurs familles, sur leurs espoirs, sur tout de qui avait été leur propre existence et sur leurs espérances. A présent que le recueillement reprenne ses droits et que dans le silence ou l'action, se fortifie notre volonté. Merci".

jeudi 3 avril 2008


Une équipe du Centre d'études et de recherches internationales de Sciences Po Paris placée sous la direction de Jacques Sémelin, vient de lancer une nouvelle encyclopédie électronique internationale en langue anglaise dédiée à l'histoire des "violences de masse" au vingtième siècle. À ce projet est en particulier associé l'Institut d'histoire du temps présent (CNRS), représenté par Christian Ingrao et par Nicolas Werth.

Si l'intitulé peut paraître discutable, au regard des spécificités de chacune des violences évoquées, il permet de rassembler sous un même vocable l'ensemble des crimes auxquels "les acteurs étatiques ou non étatiques en conflit font souvent référence dans leurs discours", mais en les qualifiant le plus souvent de "massacres et atrocités du passé (avérés ou non) pour justifier et légitimer leur propre violence". Ce travail d'histoire se situe donc dans le temps présent des multiples pressions et distorsions mémorielles qui brouillent la compréhension des faits survenus, qu'il s'agit d'étayer et de rendre lisibles. En reprenant ainsi la main, les spécialistes internationaux qui composent le comité de rédaction recentrent l'analyse sur les fondamentaux de la recherche historique : présentation des faits sous une forme chronologique ("Chronological Indexes"), renvoyant à des entrées par continent et par pays ("Asie", "Cambodge"), avec une variante transnationale ("Transnational Mass Violence") qui mêle la chute de l'Empire ottoman, l'Asie-Pacifique sous occupation japonaise pendant la Deuxième Guerre mondiale, l'Europe nazie et l'Union soviétique ; études de cas ("Case Studies") ; aperçus problématiques rédigés par des chercheurs reprenant les mêmes entrées ("Scholarly Reviews") ; enfin approches théoriques générales ("Theoretical Papers") s'attachant aussi bien à la question du nettoyage ethnique ou de l'apport de l'anthroplogie à l'étude des guerres.

En ne prenant pas en compte comme entrées les qualifications de "génocide", de "crime contre l'humanité" ou encore de "crimes de guerre", l'encyclopédie prend délibérément ses distances avec les qualifications juridiques qui permettent depuis les procès de Nuremberg de juger ces "violences de masse". Est-il vraiment possible de décider, de manière volontariste, de pratiquer une histoire positiviste, objective, recentrée sur une approche systémique des sciences sociales ?
La présence de William Schabas et de Ben Kiernan dans le comité éditorial laisse pourtant augurer de vives discussions autour du procès des Khmers Rouges, actuellement en préparation au Cambodge, et de la question de la qualification ou non en génocide des crimes qu'ils ont commis. j'y reviendrai dès l'ouverture du procès, prévu dans quelques mois à Phnom Penh, auquel je consacrerai des articles réguliers. Dès à présent, je signale que la meilleure veille journalistique de la préparation du procès est assurée par le journal en ligne Cambodge soir.


vendredi 28 mars 2008

Obama et la question de l'esclavage


Les adversaires d'Obama cherchaient la faille depuis plusieurs mois. La figure controversée du pasteur Jeremiah Wright, membre de l'église Trinity Church of Christ, qui avait marié Obama et baptisé ses filles, a ainsi été livrée en pâture à la presse américaine. Celle-ci, soudainement inquiète d'avoir été perçue comme trop favorable au challenger de Hillary Clinton dans la course à l'investiture démocrate, a largement diffusé des extraits de sermons du pasteur appelant, entre autres, les Africains-Américains à préférer s'écrier "Que Dieu maudisse l'Amérique" au lieu de "Que Dieu bénisse l'Amérique".

Obama ne s'est pas contenté de prendre ses distances avec les propos de son pasteur. Il a cherché, ce qui est toujours périlleux, à les mettre en perspective en montrant comment certaines de ses déclarations étaient caractéristiques d'une génération pour qui les lynchages, les discriminations, les inégalités envers les Noirs constituaient une mémoire vive, et non un chapitre d'histoire scolaire ou savante.

Il a donc écrit et prononcé le 18 mars un discours dont Le Monde vient de publier de larges extraits en français. Cette "adresse" est bien plus et bien mieux qu'une simple manière de se désolidariser publiquement d'un ami devenu encombrant. Alors qu'il avait jusque-là évité de se présenter comme un candidat "communautaire", il a résolument choisi de prendre de front la question du "péché originel" de l'esclavage. Il l'a fait en rappelant comment l'idée de l'égalité civile ne s'est imposée qu'au prix de luttes successives qui se sont déroulées sur le temps long de l'histoire. Il aura fallu un siècle, de la guerre de sécession aux combats des années 1960, et "des générations successives d'Américains" pour que soit comblé "le fossé entre les promesses de nos idéaux et la réalité de leur temps".

Les paroles d'Obama ne sont pas des paroles d'évangile. Elles n'ont pas l'inflexion lyrique de celles de Martin Luther King. Ce ne sont pas non plus celles d'un "beau parleur", une critique qui lui a souvent été faite. On peut en discuter le détail, l'équilibre fragile entre la reconnaissance des violences subies par la communauté noire et l'appel à l'unité nationale, cet "être américain" censé dépasser les clivages identitaires et sociaux. Tel quel, ce discours est exemplaire d'une réhabilitation du politique après les mensonges de l'ère Bush. Pourquoi nous intéressons-nous autant, en Europe et ailleurs, à cette pré-campagne électorale ? Sans doute parce qu'elle permet au débat politique de se hisser, de temps à autre, à une hauteur que nous n'avons pas connue ici depuis longtemps.

mercredi 12 mars 2008

Comment filmer un procès ?


Mardi dernier, la chaîne histoire a diffusé un documentaire intitulé Caméras dans le prétoire (Compagnie des Phares et Balises, 2008). Ce film est le résultat d’un travail collectif conduit sous ma responsabilité au sein de l’Institut des hautes études sur la justice. Pendant deux ans, avec Antoine Germa (historien), Rafaël Lewandowski (réalisateur) et Thomas Wieder (journaliste), nous avons observé, à partir d’exemples pris en Europe et aux États-Unis, les conditions légales, éthiques et techniques du filmage d’un procès, et l’impact éventuel de sa diffusion télévisuelle. Le film qui en a résulté a été produit grâce au concours de la Mission Droit et Justice du Ministère de la justice.

La première entrée d’une caméra dans un prétoire remonte à l’année 1945-1946, lors des procès intentés par les Alliés contre les criminels de guerre nazis et japonais à Nuremberg et à Tokyo, dans le cadre de tribunaux militaires internationaux créés spécialement à cette occasion. En France, les procès intentés récemment contre Klaus Barbie, Paul Touvier et Maurice Papon l’ont été dans des cours d’assises ordinaires.

Autorisés à pénétrer dans les tribunaux jusqu’en 1953, les photographes ne le furent plus ensuite. Depuis 1981, leur présence, comme celle des reporters de télévision, se limite au début et à la fin de l’audience, avant que ne commence l’interrogatoire et après que le verdict a été prononcé.

La loi n° 85-699 du 11 juillet 1985 « tendant à la constitution d’archives audiovisuelles de la justice » a constitué une première avancée, en autorisant l’enregistrement des audiences d’un procès lorsque celui-ci « présente un intérêt pour la constitution d’archives historiques de la justice ». Elle a été votée sur proposition du garde des Sceaux de l’époque, Robert Badinter, dans la perspective du procès de Klaus Barbie. Elle stipule que, dans les vingt ans qui suivent l’enregistrement, la consultation peut être autorisée lorsque la demande est présentée à des fins historiques ou scientifiques. Une fois ce délai écoulé, la consultation est libre, mais la reproduction ou la diffusion doit faire l’objet d’une autorisation pendant encore trente ans. Le décret 86-74 du 15 janvier 1986 en fixe l’application. La loi 90-615 du 13 juillet 1990 est venue alléger cette réglementation puisqu’elle autorise la reproduction et la diffusion de l’enregistrement des audiences des procès pour crimes contre l’humanité dès que ce procès a pris fin.
Depuis quelque temps, à l’initiative de leurs présidents, des cours ont autorisé le filmage de leurs sessions. Citons le film réalisé en avril 2003 par Joëlle et Michelle Loncol, L’Appel aux assises, centré sur les quarante-huit heures où les jurés fondent leur opinion avant d’annoncer leur sentence, ou bien encore le magazine « 3600 secondes », sur France 3, qui a consacré un de ses numéros à des comparutions immédiates au Tribunal de grande instance de Lyon. Au cinéma, Raymond Depardon a présenté en salles un film tourné dans l’enceinte de la 10ème chambre correctionnelle du tribunal de Paris, grâce à l’autorisation du président de la Cour d’appel, Jean-Marie Coulon.

La multiplication de ces initiatives pose le problème de l’aménagement de la loi pour définir le cadre général d’une réglementation nationale.

Avant de décider d’une politique globale d’équipement éventuel des salles de tribunal françaises d’un appareillage audiovisuel permanent et standardisé, et des conditions de la diffusion des images ainsi tournées sur un canal de télévision, il convient de s’interroger sur l’intérêt du filmage d’un procès pour la communauté nationale : l’image déforme, modifie ou même trahit-elle l’esprit de ce qui se passe dans un tribunal ? Pour ce qui nous concerne, nous pensons qu’elle est à même de restituer au mieux la richesse du rituel judiciaire, dans les rigidités comme dans les souplesses de fonctionnement de son espace public, et sous la réserve de l’établissement d’un cahier des charges rédigé en commun par des magistrats et des professionnels de l’audiovisuel.

Cela suppose, au moins dans un premier temps, que des réalisateurs expérimentés, comme celui du procès Touvier, soit associé aux discussions tendant à savoir où placer la caméra et comment effectuer, dans les conditions du direct, un mélange entre plusieurs sources. La contrainte de filmer en ne suivant que le cours de la parole s’avère extrêmement réductrice, car elle ne rend pas compte de la présence simultanée des différentes parties d’une audience, de leurs réactions, de leur confrontation permanente. Plusieurs caméras étant disposées dans la salle, c’est un montage des vues prises selon ces multiples axes qui rendra au mieux la dynamique de l’échange.

Raymond Depardon explique ainsi : « Je crois que la caméra joue le rôle d’une loupe. Elle re-concentre et re-dramatise ce qui, dans la réalité, est flou et dilué ». À la question de la perturbation éventuelle liée à la présence d’une équipe de télévision, il pense que « Le temps, la fatigue, jouent beaucoup en notre faveur. À un moment, les protagonistes oublient tout ». Ce dispositif technique de filmage n’est pas sans rappeler celui mis en œuvre à l’Assemblée nationale et au Sénat, dont certains débats sont diffusés en direct sur La Chaîne parlementaire. Dans les deux cas, nous avons affaire à des espaces publics fondés sur une instruction ou une discussion contradictoire. Cette transparence est salutaire car, au lieu de l’affaiblir, elle renforce les règles du débat démocratique.

vendredi 7 mars 2008

Nicolas ou Ali ? Le match des matinales d'Inter et de Culture

Depuis l'automne 2007, un match intéressant se déroule entre les matinales de France Inter et de France Culture. Ces tranches horaires, 7h-10h et 7h-9h sont en effet parmi les plus écoutées de la journée. Elles imposent aux stations de radio de trouver le bon animateur, capable d'accrocher l'attention de l'auditeur, au moment où la journée commence. Fidèle des stations publiques, je ne puis parler d'Europe 1 ou de RTL. De toute façon, le match évoqué en titre oppose au moins autant deux personnalités – Nicolas Demorand et Ali Baddou – que deux radios, Inter et Culture.

Pendant longtemps, la matinale de Culture a été animée par Jean Lebrun, un grand journaliste qui a formé plusieurs des jeunes voix de la radio, dont certaines, aujourd'hui, travaillent à la direction des programmes. Son empreinte était telle que ses successeurs ont souvent peiné à imposer leur style. Laure Adler a alors proposé à Nicolas Demorand de prendre en charge un 7/9 renouvelé.

Ce dernier fait partie de cette génération de Normaliens qui ont choisi d'abandonner enseignement et recherche (ici, la philosophie et les lettres modernes) pour se lancer dans le journalisme. Or ce qui le caractérise au premier abord n'est pas l'acquis des études qu'il a suivies mais quelque chose de précisément radiophonique : sa voix. Sérieuse et goguenarde à la fois, son parler est le plus souvent écrit et lu, mais sans que cela se "voie" si je puis dire. Une façon apparemment improvisée de dire des choses en fait très préparées, et cela dans un bon tempo.

Face à son invité principal, de 7h40 à 8h55, il ne cherche pas à se mettre en avant, et lui donne le temps de déployer sa pensée. Car il s'agit le plus souvent de chercheurs, d'intellectuels, d'artistes dont les ouvrages ou les œuvres ne sont pas "grand public" et qu'il faut pourtant accompagner pour leur permettre de se faire connaître du plus grand nombre. Et d'abord les respecter : Demorand est donc l'inventeur d'une formule de politesse particulière, un "Bonjour Monsieur" ou "Bonjour Madame" sans ajout du nom propre qu'il a indiqué auparavant (qui n'a pas entendu le candidat Nicolas Sarkozy contester ce "Monsieur", un peu trop anonyme à son goût, a raté un bon moment de radio).

La réussite de cette matinale a conduit Nicolas Demorand à être recruté par France Inter pour animer le 7/10. Sur Culture, c'est désormais Ali Baddou qui officie : d'un profil similaire (il est agrégé de philosophie et a également été repéré par Laure Adler), il le remplaçait déjà pendant les vacances.

Habitué à Demorand, tout en considérant avec bienveillance l'arrivée de Baddou, qu'allait donc faire l'auditeur désormais partagé entre les deux stations ? C'est là qu'intervient une autre donnée, essentielle : le formatage. Sur Culture, la linéarité du dialogue entre l'animateur et l'invité est interrompue régulièrement par cinq "rubriquards" et par les informations. Comme la plupart d'entre eux n'ont pas suivi l'exemple de Véronique Nahoum-Grappe – à savoir s'arrêter au bout d'un certain temps et passer la main à d'autres – et qu'il est incontestablement difficile d'avoir quelque chose d'intéressant à dire tous les jours, leurs créneaux peuvent être avantageusement utilisés pour aller sur Inter et suivre Demorand dans sa nouvelle émission.

Le 7/10 d'Inter est incomparablement plus fragmenté que l'est celui de Culture. Éditos, rubriques, infos, météo, trafic routier : le temps de parole de Demorand est finalement plus réduit alors que la matinale est plus longue. Ce paradoxe a une explication : les auditeurs règlent leur temps de réveil et de préparation au départ de leur foyer sur le timing de la grille. Avant de se dire en écoutant la chronique de Jean-Marc Sylvestre "tiens, encore un éloge du libéralisme", ils s'écrieront volontiers "déjà 7h22, on va être en retard". C'est la contrainte de cette matinale, que Demorand a su gérer en imprimant malgré tout son style, ne serait-ce que dans la manière d'introduire les uns et les autres, ou de passer de l'info à l'éditorial sans crier gare. Mais l'on ne peut s'empêcher de regretter que, par exemple, il n'ait pas plus de temps avec son invité, de 8h20 à 8h30, avant de passer aux questions des chers auditeurs de 8h40 à 9h.

Côté Culture, il me semble que le choix des invités dépend davantage qu'avant de l'actualité politique. Était-il vraiment nécessaire, la même semaine, de recevoir Éric Besson, Vincent Peillon et Dominique de Villepin ? Tant qu'Ali Baddou, qui n'hésite pas désormais à patienter sagement au Grand Journal de Canal + avant de réussir à imposer le ton décalé de son billet littéraire, recevra des auteurs étrangers comme Russell Banks, parlant dans leur langue, nous lui serons fidèles. Comme nous serons fidèles à Demorand.

Leur duo à distance nous impose donc une forme de zapping inédite, où il faut rapidement s'informer du nom de leurs invités respectifs pour choisir le moment d'aller vers l'un ou l'autre, ou bien laisser sa chance à l'un puis à l'autre pour savoir lequel offre la matière la plus intéressante, avant de passer à la Fabrique de l'histoire, le rendez-vous incontournable de 9h10.