jeudi 11 mars 2010

LA CAMÉRA EXPLORE LES CAMPS




L’horreur plein cadre

Expo. Au Mémorial de la Shoah, «Filmer les camps» montre les image tournées par John Ford, Sam Fuller et George Stevens lors de la libération de Dachau et Falkenau, en 1945.

Par gérard LEFORT

Dès l’entrée, l’intelligence nous accueille. Une tendre mélopée s’échappant d’un moniteur vidéo où l’on reconnaît, en noir et blanc, Ginger Rogers et Fred Astaire. Pourquoi cette introduction dans une exposition intitulée «Filmer les camps» ?

Lire la suite : http://www.liberation.fr/culture/0101623807-l-horreur-plein-cadre

samedi 6 mars 2010

Filmer les camps


L’exposition “Filmer les camps. John Ford, Samuel Fuller, George Stevens, de Hollywood à Nuremberg” ouvre ce mercredi 10 mars à Paris, au Mémorial de la Shoah.


Il y a soixante-cinq ans, le monde découvrait les films tournés par les Alliés dans les camps de concentration et d’extermination nazis. De ces images qui nous sont parvenues, nous ne connaissons peu ou pas les auteurs et encore moins les conditions de réalisation. Le Mémorial a choisi de suivre le parcours de trois des producteurs de ces images, des cinéastes venus de Hollywood : John Ford, Samuel Fuller, George Stevens.

En 1945, les images de Dachau prises par l’équipe de Stevens sont insérées dans un documentaire montré d’abord aux États-Unis avant d’être projeté, à titre de preuve des crimes nazis, devant le Tribunal Militaire International de Nuremberg. Cette expérience, inédite, a été préparée par John Ford, qui dirigeait lui-même une unité spéciale, la Field Photographic Branch, chargée de réaliser entre autres ce film, Les Camps de concentration nazis, et de mettre en place le filmage du procès.

Si l’exposition se limite aux deux camps de Dachau et de Falkenau (satellite de Flossenbürg), elle est néanmoins de nature à faire comprendre au public les conditions dans lesquelles les opérateurs américains ont travaillé. Les équipes mises en place par John Ford et George Stevens étaient composées d’opérateurs professionnels, reconnus et expérimentés, ou formés spécialement à cette occasion.

L’exposition retrace l’histoire de ces trois grands cinéastes dont le parcours a été bouleversé par les violences de la Seconde Guerre mondiale et la mise en présence des victimes des « atrocités nazies ». En complément des images, des textes de John Ford et de Joseph Kessel sont lus par Jean-François Stévenin.

Pour la première fois, les images du camp de Dachau sont présentées dans l’ordre chronologique dans lequel elles ont été tournées. Elles sont accompagnées des fiches que les opérateurs remplissaient et des comptes rendus rédigés par l’un des écrivains embauchés par Stevens. Des extraits de ces récits, lus par Mathieu Amalric, ont été placés en commentaire des images. Cet ensemble documentaire permet de donner une place aux spectateurs d’aujourd’hui, à l’abri des opérateurs, dont les gestes de médiation sont ainsi revitalisés.

Grâce à la collaboration de l’Academy of Motion Pictures, Arts and Sciences et de la Lilly Library (Université de Bloomington, Indiana), et la participation de Christa Fuller, George Stevens Jr. et Jerry Rudes, le Mémorial est en mesure de montrer pour la première fois en France un montage de documents d’archives, de films et de photographies, souvent inédits, qui permettent de retracer, presque au jour le jour, une expérience vécue à la première personne, en même temps que transmise en héritage aux générations d’après.

Retrouvez Christian Delage, le commissaire de l’exposition :

Lundi 8 mars 2010, France Culture, 12h, “Tout arrive”, émission d’Arnaud Laporte.
Mardi 9 mars 2010 (daté 10 mars), Le Monde, entretien accordé à Thomas Sotinel
Mercredi 10 mars 2010, Libération, entretien accordé à Gérard Lefort ; LCI, 17h-18h, “Le Ring”, émission de Michel Field.
Vendredi 12 mars 2010 (daté 13 mars), Le Monde magazine, dossier spécial.
Mercredi 17 mars 2010, France Culture, 19h, “Le Rendez-vous”, émission de Laurent Goumarre

mardi 9 février 2010

La mémoire à l'ère numérique





La prochaine Master class du séminaire EHESS Pratiques historiennes des images animées aura lieu ce vendredi, 12 février 2010, de 13h30 à 17h30, au Centquatre, 104 rue d'Aubervilliers, 75020 Paris, Atelier 7, en partenariat avec l'association "Paroles d'images" (Rémy Besson).

Le séminaire reçoit Emmanuel Hoog, président de l'Institut national de l'audiovisuel, à propos de son livre Mémoire, année zéro (Seuil, 2009).

Après une courte présentation de la séance, les conditions de la réforme du dépôt légal de 1992 seront rappelées, en présence du responsable du rapport remis l'époque au Ministre de la Culture, Antoine Lefébure, consultant sur le rôle des nouvelles technologies dans l'urbanisme.
Suivra une étude de cas, autour du travail de recherche de Vincent Auzas, doctorant à l'Université Laval (Québec) et à Paris Ouest Nanterre La Défense, et son expérience de l'usage de la base audiovisuelle de l'INA.
Une Table ronde permettra à Emmanuel Hoog de dialoguer avec André Gunthert, responsable de l'agrégateur de blogs "Culture visuelle", de Johan Hufnagel, rédacteur en chef de SLATE.fr, et d'Antoine Lefébure.

Références :
1. Billet de Christian Delage, "Une fenêtre sur les archives de l'INA" :
2. Page personnelle d'Antoine Lefébure sur "Le 11ème Blog" : http://www.antoinelefebure.com
3. Entretien avec Emmanuel Hoog
3. Site de Culture visuelle

Un compte rendu détaillé de la séance sera publié dans les jours qui suivent la séance.

Informations pour se rendre au Centquatre


jeudi 28 mai 2009

Almodovar, un travail de deuil réussi








Étreintes brisées, de Pedro Almodovar





Dans l’une des séquences d’Étreintes brisées, Pedro Almodovar met en scène la photogénie de son actrice-fétiche, Penelope Cruz, en la rapprochant du look d’Audrey Hepburn, la “Fair Lady“, l’une des actrices les plus élégantes de l’histoire du cinéma. À la différence de Quentin Tarantino, qui fonde l’écriture de ses films sur le monde de sa cinéphilie, Almodovar, quoique très connaisseur des films classiques et de ceux de ses contemporains (comme il l’a montré dans l’entretien accordé aux Inrockuptibles, http://www.lesinrocks.com/cine/cinema-article/article/la-lecon-de-cinema-de-pedro-almodovar), ne sature pas ses scénarios de telles références, mais en joue simplement, avec beaucoup de goût.














Audrey Hepburn, Penelope Cruz

Étreintes brisées raconte l’histoire à deux temps de Mateo Blanco (Lluis Homar), un réalisateur qui, après avoir perdu sa femme, Lena (Penelope Cruz) et la vue, renaît sous le nom de plume d’un scénariste, Harry Caine. En empruntant une autre identité, et en vivant pleinement l’instant présent, il s’est convaincu qu’il pourra oublier l’amour fou qu’il portait à Lena. Ce passé va pourtant resurgir.

Almodovar excelle dans l’art de construire des histoires complexes, où les rapports entre les personnages sont empreints de passion amoureuse, de jalousie, de violence. Il le fait dans un style qui est, depuis quelque temps, de plus en plus épuré. Ce qui lui permet, de temps en temps, de provoquer des ruptures de ton, en passant du drame à la comédie, comme pour alléger le poids d’un passé trop lourd à porter. Très savoureux sont les moments où une jeune femme, qui arrive à lire sur les lèvres, déchiffre, sur les images tournées par un improbable “Ray X“, et commanditées par le mari de Lena, ce que celle-ci dit de lui à son amant, Mateo.

En ce sens, outre la (toujours) très grande capacité de ses personnages à converser sur leur situation, dans un dialogue d’une qualité indéniable, Étreintes brisées (http://www.losabrazosrotos.com/?lang=fr) peut se comprendre comme un exemple réussi de travail de deuil. Surmontant sa peine, Mateo/Harry finit par se confronter à l’image de Lena disparue telle que projetée dans le film qu’il avait réalisée avec elle quinze ans plus tôt. Ni fétiche, ni point de fixation, cette image, allégée par la grâce de Penelope Cruz et le caractère comique de l’histoire mise en scène, provoque un sentiment d’apaisement, signe du dépassement de l’état de mélancolie.



lundi 4 mai 2009

Une Amérique post-raciale?


L'Amérique de Barack Obama est-elle (déjà) devenue post-raciale? C'est en tout cas l'un des sujets qui animent en ce moment les débats aux États-Unis. Le président a donné mercredi dernier une conférence de presse où il a été interpellé sur la question de savoir si l'État fédéral allait faire un effort particulier pour soutenir ceux qui, étant Africains-Américains, souffrent davantage encore de la crise actuelle.

Voici l’échange en question :


Andre Showell (correspondant de Black Entertainment Television à Washington) : As the entire nation tries to climb out of this deep recession, in communities of color, the circumstances are far worse. The black unemployment rate, as you know, is in the double digits. And in New York City, for example, the black unemployment rate for men is near 50 percent. My question to you tonight is given this unique and desperate circumstance, what specific policies can you point to that will target these communities and what's the timetable for us to see tangible results?

Barack Obama : "Well, keep in mind that every step we're taking is designed to help all people. But, folks who are most vulnerable are most likely to be helped because they need the most help.

So when we passed the Recovery Act, for example, and we put in place provisions that would extend unemployment insurance or allow you to keep your health insurance even if you've lost your job, that probably disproportionately impacted those communities that had lost their jobs. And unfortunately, the African-American community and the Latino community are probably overrepresented in those ranks.

When we put in place additional dollars for community health centers to ensure that people are still getting the help that they need, or we expand health insurance to millions more children through the Children's Health Insurance Program, again, those probably disproportionately impact African-American and Latino families simply because they're the ones who are most vulnerable. They have got higher rates of uninsured in their communities.

So my general approach is that if the economy is strong, that will lift all boats as long as it is also supported by, for example, strategies around college affordability and job training, tax cuts for working families as opposed to the wealthiest that level the playing field and ensure bottom-up economic growth.

And I'm confident that that will help the African-American community live out the American dream at the same time that it's helping communities all across the country."

Une réponse toute politique, qui, avec sa mention du "rêve américain", peut paraître décevante, eu égard aux espoirs que la communauté africaine-américaine a placés dans la personne de Barack Obama. Et pourtant, l’argument est très représentatif de la manière à la fois pragmatique et volontariste qui caractérise les premières décisions prises par la nouvelle administration.

Penser l’intérêt général ne revient pas à exclure davantage encore les minorités et les pauvres mais à tenter de mieux les inclure dans la société. L’école et la santé sont deux des enjeux majeurs, que l’État fédéral va soutenir. De fait, cela visera prioritairement les Africains-Américains et les Latinos, mais sans pour autant faire de leur sort l’objet d’une politique discriminante à l’égard des couches moyennes qui souffrent également de la crise. Car beaucoup d’Américains viennent d’être brutalement privés de leur emploi et plongés dans une forme de déclassement. Paradoxalement, l’avenir peut sembler plus ouvert à ceux qui endurent depuis longtemps des conditions de vie dégradées, car l’État va tenter de gérer de manière structurelle leur situation. Précarité subite des uns, faiblesse récurrente des autres : la crise renforcera-t-elle le lien social, donc national ?

lundi 27 avril 2009

Obama, cent jours après

















Il serait quasi impossible de dresser en quelques lignes le bilan des cent premiers jours de Barack Obama à la présidence des États-Unis d'Amérique. Sans aucun doute, une nouvelle ère a débuté avec son arrivée à la Maison-Blanche. En pleine crise, la confiance des Américains lui est encore largement acquise, tandis que la sympathie qu'il suscite en dehors de son pays ne cesse de croître. Dans Le Monde, Sylvain Cypel a raison de le souligner, l'administration démocrate va vite, "même si, sur nombre de sujets, sa détermination n'a d'égale que sa prudence".

Je voudrais, pour ma part, étant donné l'actualité française du mouvement de lutte contre les réformes portant sur le statut des enseignants-chercheurs, citer le discours que vient de faire le président américain devant l'Académie des sciences dans la capitale fédérale.

Il s'y est plaint du niveau, en mathématiques et en sciences, des jeunes élèves américains âgés de 15 ans, dont la moyenne dans ces matières les classe dans le monde aux 25ème et 21ème rangs. Loin de lui l'idée que le niveau baisserait, que tout était mieux avant, une antienne bien connue dans notre pays. Non, Barack Obama est venu pour dire que cette situation était due au sous-financement de la science et la recherche, et concernait l'ensemble de la nation américaine. Il a alors annoncé qu'il allait leur consacrer 3% du produit intérieur brut, plaçant ainsi les enseignants et les chercheurs au cœur de l'espace social et à l'avant-garde de la sortie de crise.

Ce discours ne concernait pas les humanités, qui feront sûrement l'objet d'une autre intervention présidentielle, et pourtant il en était pétri. Nous avons déjà souligné combien la conscience historique de Barack Obama est remarquable. Ici, à Washington DC, il a rappelé que l'Académie des sciences a été fondée par Abraham Lincoln en pleine guerre civile, quelques mois après la lourde défaite de Fredericksburg : "Il refusait d'accepter que le seul but de notre nation soit d'assurer sa survie. Il créa l'Académie, finança les Land-Grant Colleges et commença le chantier du transcontinental". Un pont idéalisé entre savoir et marché? Non, car Obama cite Lincoln lui-même qui considérait qu'il faut ajouter le combustible de l'intérêt au feu du génie de la découverte... de choses nouvelles et utiles."

L'appel à l'imagination des jeunes diplômés américains est également présent. Il s'accompagne d'une réelle volonté d'en faire des "producteurs" et pas seulement des "consommateurs", d'y impliquer davantage de femmes et de personnes issues des minorités. Bref, de libérer les énergies et non d'être malthusien, une tâche également urgente dans la France de ce début de 21ème siècle, où les enseignants devraient pouvoir s'épanouir dans le "mystère des grandes assemblées" :

"Il semble qu'un seul parle ici, disait Michelet dans sa leçon du 29 décembre 1842 au Collège de France ; erreur, vous parlez aussi. J'agis et vous réagissez, j'enseigne et vous m'enseignez. Vos objections, vos approbations me sont très sensibles. Comment ? On ne peut le dire. C'est le mystère des grandes assemblées, l'échange rapide, l'action, la réaction de l'esprit. L'enseignement n'est pas, comme on le croit, un discours académique, une exhibition ; c'est la communication mutuelle, doublement féconde, d'un homme et d'une assemblée qui cherchent ensemble".




mercredi 18 février 2009

Le Tribunal des Khmers rouges validera-t-il comme preuves les images de la prison S-21?


"Douch" face à ses juges,
Phnom Penh,
17 février 2009






















Dès la première journée d'audience préliminaire du procès de "Douch", la question de la validation comme preuves, par les juges, d'images d'archives a été au centre des débats. C'est, avec le filmage du procès, l'un des héritages les plus novateurs du Tribunal militaire international de Nuremberg qui est ainsi revitalisé.

À l'époque, en 1945, l'équipe américaine en charge de la préparation du procès avait accepté la présentation d'images fixes ou animées comme preuves des crimes nazis, sous réserve de la garantie de leur honnêteté et de leur fidélité aux faits survenus. Dans mon film, Nuremberg. les Nazis face à leurs crimes,
j'ai montré plusieurs des moments où l'Accusation a projeté des films sur les atrocités nazies.

Kar Savuth et François Roux, les deux avocats de Douch, ont considéré que ces films sont une "manipulation" et ont argumenté à deux niveaux : d'une part, en demandant que l'un des enfants figurant sur le film vietnamien, Norng Chanphal, puisse venir à la barre, et, d'autre part, en contestant la véracité des images :

« Sur le film, expose Kar Savuth, l’entrée principale est à l’est, alors qu’à l’époque, c’était à l’ouest ; on voit l’enseigne “Tuol Sleng” au dessus de l’entrée, et non “S-21”, comme c’était le cas sous les Khmers rouges ; l’enfant est supposé être très faible, et les images le montrent en bonne santé ; et sur les neuf survivants, on ne voit que l’enfant ».

Ces remarques signalent un degré de lecture critique des images qui n'existait pas à Nuremberg, mais à Jérusalem, quand l'avocat d'Eichmann avait également tenté de discréditer les images des camps montrées lors du procès et, plus récemment, à La Haye, quand Milosevic contestait les images des crimes commis à Srebrenica.

Ainsi cette première journée du procès de Douch a-t-elle mis en évidence combien les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC), dont la structure mixte et la procédure continentale se distinguent de la Cour pénale internationale et du Tribunal pour l'ex-Yougoslavie, s'incrivent d'ores et déjà dans l'histoire longue de la justice internationale.


mardi 17 février 2009

Les Cambdgiens, loins ou proches du Tribunal qui juge les Khmers Rouges?













C'est aujourd'hui que s'ouvre, à Phnom Penh, l'audience préliminaire du premier procès intenté à un ancien Khmer rouge, Kaing Guek Eav, alias « Douch », âgé de 66 ans. Il est accusé de « crimes contre l’humanité » et de « crimes de guerre ». Les quatre autres détenus en attente d'être jugés sont Khieu Sampan, alors chef de l’État du « Kampuchéa démocratique », Nuon Chea, « frère numéro deux », Ieng Sary, « frère numéro trois » et son épouse, Ieng Thirith, ministre des Affaires sociales.

Douch était le responsable du centre d’interrogatoire sous torture de Tuol Sleng (S-21) à Phnom Penh, où, sur les 14 000 personnes emprisonnées, une douzaine seulement ont survécu.

Dans ce qui s’apparente à une volonté de contrôler le Tribunal mis en place pour juger les Khmers rouges, en négociant avec l’ONU le partage des responsabilités judiciaires avec ses propres magistrats, le gouvernement cambodgien a néanmoins été contraint de donner une certaine visibilité aux audiences. Le Tribunal se tient dans la capitale, à mi-chemin entre le centre-ville et l’aéroport. Il n’y aura donc pas de justice « hors sol », selon l’expression d’Antoine Garapon, à la différence des tribunaux de La Haye, mais, au contraire, grâce à la publicité des débats, garantie par la présence de la presse internationale, un procès équitable dans une salle pouvant accuellir plus de 500 personnes.


Si l’appareil technique des débats est inspiré de l’exemple des cours internationales (retour de l’image de l’audience et présentation de tous les éléments du dossier sur des écrans individuels placés devant l’ensemble des participants au procès), la présence d’un public numériquement important marque une différence sensible. Or, dans une population passée d’environ 5,6 millions en 1979 à plus de 14 millions aujourd’hui et majoritairement composée de jeunes de moins de 18 ans, la question de la persistance ou de la réactivation d’une mémoire vive des crimes commis de 1975 à 1979, d’un côté, et de la connaissance ou de l’enseignement de l’histoire des Khmers rouges, de l’autre, n’est pas simple.

Sur les 14,3 millions d’habitants que compte le Cambodge, 85% vivent en milieu rural. Le pays est l’un des plus pauvres et les moins développés de la région. En 2004, 35% de la population vivaient en dessous du seuil de pauvreté, une situation aggravée par un passage brutal à l’économie de marché. Si l’étude des crimes des Khmers rouges n’a pas été particulièrement encouragée à l’école , la mort régulière d’enfants, qui sont parmi les victimes les plus exposées à l’explosion des mines qui tapissent encore le sol cambodgien, sont un cruel rappel quotidien de la situation géopolitique du Cambodge durant les années 1970.


Or, dans un sondage publié récemment par le Centre des droits de l'homme de l'université de Berkeley, les Cambodgiens interrogés ont répondu que leur priorité actuelle est, pour 83% d'entre eux, la recherche d'un emploi. Sur ce que devrait faire le gouvernement, ils mettent au premier plan l'économie et la construction de logements, la justice venant au dernier plan (2%). 76% considèrent qu'il est plus important de se concentrer sur les problèmes de vie quotidienne plutôt que sur le jugement des crimes des Khmers rouges.

Néanmoins, étant donné le faible degré de connaissance, au sein de la population, de l'histoire du Cambodge entre 1975 et 1979, 77% des sondés aimeraient que cette histoire soit mieux enseigner à l'école. Un premier manuel vient d'être publié, installant l'étude de la période khmère rouge dans les programmes scolaires.

Le Tribunal, moderne par sa structure, a maintenu dans l’aménagement de sa scénographie la disposition classique des places occupées en général par les acteurs du procès. Douch, comme les témoins représentant les parties civiles, seront de dos, et, pour certains, masqués complètement à la vue des spectateurs pour protéger leur anonymat. En disposant, sous le prétexte d’assurer la sécurité de l’accusé, un mur de verre séparant matériellement la scène de la salle du Tribunal, le contact entre les protagonistes du procès et le public a été volontairement contenu pour être moins direct, anticipant d’éventuels mouvement de colère ou d’émotion des survivants présents.


Il faudra donc suivre de près la manière dont les premières audiences du procès, qui sont filmées, vont être diffusées à Phnom Penh comme dans la campagne cambodgienne.

jeudi 29 janvier 2009

Le symbolique et le politique














Washington, 29 janvier 2009.
Le président américain signe une loi d'égalité salariale.

Depuis son installation à la Maison-Blanche, le nouveau président américain a déjà signé une certain nombre de textes sur des sujets aussi divers que la fermeture programmée de la prison de Guantanamo, le droit à l'avortement et, aujourd'hui, l'égalité salariale.

Ce dernier "Act" porte le nom d'une ancienne employée d'une usine de pneumatiques Goodyear d'Alabama, Lilly Ledbetter. En effet, celle-ci a conduit depuis plusieurs années un combat contre les discriminations de salaire entre hommes et femmes, après avoir constaté qu'elle était moins payée par son entreprise que ses collègues masculins. Au-delà de cette différence de sexe, sont également mentionnés les clivages dus à l'âge, à l'origine ethnique ou nationale, et aux croyances religieuses.

"Cela tombe très bien pour la toute première loi que je signe, a souligné Barack Obama. "Nous confirmons un des premiers principes de ce pays selon lequel nous sommes tous nés égaux et nous méritons tous de poursuivre notre propre vision du bonheur".

La principale avancée de cette loi vise l'allongement de la durée pendant laquelle les salariés peuvent porter devant la justice les cas de discrimination dont ils ont été victimes. L'ancienne administration Bush avait tout fait pour empêcher ces recours, suivie en cela par la Cour suprême qui, en 2007, avait imposé une limite à la durée pendant laquelle la justice peut être saisie.

Plusieurs photographies de cette signature sont disponibles sur le site de la Maison-Blanche.

Sur celle que j'ai sélectionnée, le président est entouré, entre autres, de Lilly Ledbetter, de la Speaker de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, de la secrétaire d'État Hillary Clinton, du vice-président Joe Biden et de Michelle Obama. Ici, ce qui était inscrit dans la perspective géométrique de l'intersection du Mall et de la Maison-Blanche prend une dimension concrète. Hautement symbolique, la présence de toutes ces personnalités pourrait paraître presque trop officielle, voire compassée. À la dominante rouge des toilettes de cinq des femmes présentes s'oppose la simplicité presque scolaire de la table sombre sur laquelle le président signe la loi. Tout en gardant leur solennité, ces premières décisions du président Obama surpennent par leur caractère irénique, comme s'il s'agissait de régler sans crier gare des conflits sans doute parvenus à leur terme historique.

mercredi 21 janvier 2009

OBAMA PRESIDENT










Dans un article paru en 1992, Serge Daney se demandait ce que pourrait être "le monde sauf l'Amérique". Il écrivait : "Il y a parfois, dans l’anti-américanisme français (le mien compris), quelque chose de ressentimental et de petit, eu regard à la générosité sans réserve que fut le spectacle américain, à ce potlatch d’images qui intrigua Bataille et qui préoccupe aujourd’hui les repreneurs japonais d’Hollywood (voir la perplexité de M. Morita devant les mœurs somptuaires de la Columbia). C’est qu’il reste en Amérique des traces de la mission d’« entretien » – au sens d’entertainment comme au sens de corvée ménagère – qui fut son lot. Cette mission, je la formulerai ainsi : le jour où les petits hommes verts – seuls « autres » dignes du rêve américain – répondront à l’appel de Spielberg, il n’y aura encore que des Américains pour savoir leur danser et leur chanter ce que c’est qu'un homo, sapiens, faber ou habilis."

À voir la passion qu'a suscitée l'intronisation de Barack Hussein Obama à Washington DC hier, l'Amérique est de retour sur les deux fronts : celui des affaires du monde, sans le cynisme et la brutalité de Bush et Cheney, et celui du symbolique et de l'imaginaire, avec, au premier rang, Seeger, Springsteen, Aretha Franklin, mais aussi, visibles dans la foule, quelques-uns de ceux qui vivent dans la plus grande pauvreté dans l'immédiate banlieue de la capitale fédérale et qui ont été invités à participer à la fête.


La présence d'Obama devant le Mémorial de Lincoln, je l'avais évoquée dans un message précédent comme étant une étape incontournable de son arrivée à la Maison-Blanche. À cela s'est ajoutée la longue avancée, à pied et en voiture, du nouveau président sur Pennsylvania Avenue, qui a permis de voir et d'entendre la foule dans un de ces moments où le temps s'arrête et où la joie d'être ensemble suffit à tous et à chacun.













Si Martin Scorsese est et restera celui qui, avec New York New York, nous fait connaître la ville avant même d'y être allé, Frank Capra est celui qui, avec Mr. Smith Goes To Washington, nous a pris par la main pour nous faire découvrir la capitale, conçue sur les plans d'un urbaniste français, Pierre Charles L'Enfant. Regardez Jimmy Stewart arrivant à Union Station, puis passant devant la Cour Suprême, le Congrès et le Lincoln Memorial. Maintenant rendez-vous aux National Archives, qui se trouvent sur Pennslyvania Avenue et qui sont ouvertes à tous, sans grande formalité. L'accès aux collections se fait désormais sur un autre site, à College Park (Maryland). Une navette vous prendra vers 8h30 le matin et vous y emmènera gratuitement. Après avoir descendu l'avenue, être passé près du Capitole, et avoir tourné à gauche, vous arriverez devant Union Station, la gare centrale de la capitale. Jusque-là, c'est le Washington monumental que vous avez vu. Quelques centaines de mètres plus loin, dans la montée vers un cimetière, soudainement, vous apercevez des taudis, des rues adjacentes désertes, des gens apparemment désœuvrés : cela, c'est la plus grande banlieue noire des États-Unis.

La situation des Africains-Américains ne va pas changer du jour au lendemain puisqu'elle est le résultat d'une histoire qui s'écrit sur la longue durée. Dans la crise que connaissent aujourd'hui, comme beaucoup d'autres pays, les États-Unis, il se trouve que le déclassement, le chômage, la misère n'épargneront personne. Que ce soit un président d'origine africaine-américaine qui soit désormais en charge de redresser une telle situation est sans doute la plus grande victoire pour ceux qui, il y a encore peu de temps, étaient victimes de lynchages. C'est cette espérance qui nous concerne tous, car elle revitalise ce que Lincoln avait rappelé à Gettysburg comme étant l'esprit universel des pères fondateurs, l'appel à une "nouvelle nation, conçue dans la liberté, et vouée à l’idée que tous les hommes sont créés égaux".

jeudi 4 décembre 2008

De L'Amérique de Dorothea Lange à celle d'Obama


Migrant Mother, De Dorothea Lange à Barack Obama










La chaîne CNN a eu l'heureuse idée de rechercher et de retrouver l'une des sept enfants de Florence Owens Thompson, une jeune mère de famille victime de la dépression des années 1930 aux États-Unis*. La photographe Dorothea Lange avait pris plusieurs photos d'elle et de ses enfants dans le cadre de la mission qu'elle effectuait alors pour le Resettlement Administration, ici à Nipomo, en Californie. Lange s'était attachée à ces travailleurs agricoles "migrants", vivant dans des conditions particulièrement difficiles sur des terres peu fertiles et soumises aux tempêtes de poussière.

Alors que Lange avait voulu limiter la part esthétique de son travail pour mieux rendre compte de la situation des déshérités qu'elle rencontrait, elle avait accompagné ses prises de vues d'une véritable rencontre avec les personnes qu'elle photographiait. Elle suscitait et écoutait leur témoignage oral, et s'efforcera d'en rendre la texture langagière et documentaire dans le livre qu'elle publia à la fin des années 1390 avec son mari, l'économiste Paul Schuster Taylor, An American Exodus. A Recorrd of Human Erosion (1939).

Lorsque le couple Dorothea Lange et Paul Taylor publient en 1939
An American Exodus, fruit de plusieurs années de travail, la critique n'hésite pas à le qualifier « d'illustration des Raisins de la Colère », voire de « Steinbeck en images »... La comparaison n'est pas fortuite. Effectivement, les deux ouvrages se consacrent aux problèmes qui paralysent l'Amérique depuis la crise de 1929. La misère qui règne alors a jeté sur les routes des millions de personnes, lors d'un exode qui pousse ces populations vers la Californie dans l'espoir d'y trouver du travail.

An American Exodus réussit le miracle d’associer dans une mise en page rigoureuse les photographies de Lange, les témoignages des hommes et des femmes qu’elles a regardés et écoutés, et le texte de son mari, Taylor, économiste soucieux de plaider pour une meilleure prise en compte, par l’État, des ravages de la crise du monde agricole.































Ce livre n'avait jamais été publié en France quand, avec Sam Stourdzé et Jean-Michel Place, nous l'avons réédité en anglais et en français. Il est trouvable sur ce site :


http://www.amazon.fr/American-exodus-record-human-erosion/dp/2858935130

* Merci à Stephane Adam pour m'avoir indiqué l'existence de ce reportage.

mardi 4 novembre 2008


















OBAMA PRÉSIDENT
Barack Obama sera le 44ème président des États-Unis.

Le 20 janvier 2009, lors de son investiture, il marquera sûrement un arrêt, un dernier arrêt avant de rejoindre la Maison-Blanche. Sur l'axe de croisement entre la Maison-Blanche et le Congrès, imaginé en son temps par un architecte français, pour marquer la séparation symbolique entre le législatif et l'exécutif, il se rendra au Mémorial érigé en l'honneur et la mémoire d'Abraham Lincoln.

Là, par sa présence, il revitalisera, si besoin est, cette journée du 28 août 1963 où Martin Luther King prononça l’un de ses discours les plus célèbres, « I have a dream », dans une Amérique où, à l'époque, des Africains-Américains étaient encore lynchés.

De cette campagne, nous retiendrons comment le candidat, attaqué sur les déclarations de son pasteur, y répondit avec une intelligence politique autant qu'historique, rédigeant un discours à la hauteur de ceux tenus à Gettysburg et à Washington par ses illustres ancêtres, Lincoln et King.

Obama aura aussi inventé une nouvelle manière de faire campagne, en mobilisant, grâce à sa liste de diffusion sur Internet, un nombre incroyable de bonnes volontés à travers tout le pays, s'obligeant ainsi à respecter, dans les quatre ans qui viennent, un tel engagement. Parmi eux, beaucoup de déclassés, de pauvres, sont redevenus des citoyens à part entière. D'autres sont tout simplement revenus à eux, après les huit années de l'ère Bush, dont le cynisme a sans doute conduit au sursaut d'aujourd'hui.

La renaissance de la démocratie américaine nous concerne tous, d'une amnière ou d'une autre, de Chicago à Paris, en passant par ce petit village du Kenya nommé Kogelo, situé à une soixantaine de kilomètres de la ville de Kisumu, où vit la grand-mère paternelle de Barack Obama.

jeudi 16 octobre 2008

Les trois débats McCain/Obama









Cette nuit a eu lieu aux États-Unis le dernier des trois débats entre les candidats à l'élection présidentielle. Le moment, sans doute, de revenir sur la scénographie télévisuelle de ces rendez-vous, très suivis par la population.

À qui s'adressent Obama et McCain? Lors du premier débat, McCain avait délibérément choisi de ne croiser son regard qu'avec celui du journaliste animant la discussion, situé en contrebas des deux débatteurs et en position centrale de médiation. Obama, de son côté, semblait un peu trop respectueux de son aîné, l'appelant souvent par son prénom et cherchant à retenir son attention. De temps en temps, chacun s'adressait directement à la caméra. Du point de vue du spectateur, l'organisation spatiale du débat peut créer une confusion, certains angles de prise de vues créant du hors champ, l'animateur étant très peu montré quand les candidats le regardent en parlant.

Lors du deuxième débat, Obama et McCain étaient sensés s'adresser aussi bien au journaliste qui les interrogeait qu'au public présent dans la salle, représentatif de la société américaine, et autorisé à poser des questions aux candidats. Ceux-ci se tenaient le plus souvent debout, ou à moitié assis sur des chaises hautes facilitant leurs déplacements sur le plateau. L'impression était curieuse : les candidats apparaissaient comme des avocats s'adressant à un jury en venant très près de lui et en jouant sur le charisme de leur personne pour les convaincre. incontestablement, Obama était ici à son aise, retrouvant la gestuelle de ses meetings et bénéficiant d'une prestance physique dont son adversaire, en partie à cause des blessures subies dans le passé, était dépourvu. Du point de vue télévisuel, ce débat, animé par une femme africaine-américaine, était le plus réussi, créant parfois des plans dont la profondeur de champ permettait de placer dans le même cadre, et de manière imprévisible, les deux débatteurs.

Le dernier débat était plus classique, le jounaliste et les deux candidats étant tous trois autour d'une table, ce qui facilitait un débat plus serré, plus rhétorique, l'image étant souvent dédoublée pour montrer les deux candidats en même temps, réagissant simultanément à l'écoute de l'autre. Dans cette position assise, presque enfoncée dans les fauteuils, McCain apparaissait bien calé, tentant de prendre une sorte d'ascendant sur son cadet, en ne le regardant presque jamais comme lors du premier débat, tandis qu'Obama visait l'objectif de la caméra pour appuyer certains segments de ses propos.

Dans la majeure partie des échanges, les deux candidats s'adressent entre eux en s'appelant "Sénateur" et font souvent référence à ce qu'ils ont fait au Congrès. Ceci constitue une différence majeure avec les débats français, où les débatteurs apparaissent davantage comme représentant leur parti et comme s'affrontant dans une sorte de combat de personnalités.

Très préparés, avec une connaisance précise des débats précédents et de leur impact, les débatteurs répètent probablement à l'avance et mémorisent des segments de leur argumentation. Le rtyhme est très rapide, comme pour donner l'impression d'être à l'aise, de ne jamais hésiter dans une réponse, de céder du terrain à l'adversaire. Du coup, le débat est plutôt pointu, s'appuyant sur de nombreuses données chiffrées. Il est, au bout du compte, peu spectaculaire et réduit d'autant la part réelle ou supposée de la "communication". Loin, très loin du show récent de l'ancienne candidate à la présidentielle française Ségolène Royal.




lundi 15 septembre 2008

Central Park West

L'histoire est bien connue, mais sans doute mérite-t-elle d'être rappelée. En 1939, le grand Duke Ellington engage le jeune Billy Strayhorn et lui paie le voyage de Pittsburgh à New York. Ce dernier lui demande comment, une fois arrivé à Manhattan, il pourra aller jusqu'à chez lui. Ellington lui lance alors : "Take the A train". Une fois à New York, Strayhorn composera sous ce titre l'un des plus fameux standards de l'histoire du jazz.

Aujourd'hui, New York possède toujours quelques-uns des plus célèbres clubs de jazz du monde, faisant de cette musique l'une des meilleures portes d'entrée dans la ville. Ces dernières années, le Blue Note et le Village Vanguard tenaient le haut du pavé. Le Birdland, déplacé et reconstruit, a repris sa place, invitant des artistes aussi innovants que Patricia Barber. Mais, depuis peu, un nouveau lieu s'est imposé, dans le bel immeuble de Time Warner construit par l'agence Skidmore, Owings & Merrill où s'est installé "Jazz at Lincoln Center", dont la direction artistique a été confiée à Wyton Marsalis et le management à un nouveau responsable, Adrian Ellis.

Il porte le double nom du sponsor, Coca Cola, et de Dizzy Gillepsie. Le Dizzy's, en abrégé, offre non seulement une belle programmation (Roy Haynes, Kenny Burrel, la première semaine de septembre) mais aussi un décor à couper le souffle. Très bien dessiné, le club dispose d'un scène adossée à une grande baie vitrée laissant apercevoir une vue magnifique sur Central Park et la 59ème rue.

En quoi est-ce utile d'avoir une pareille vue quand on écoute du jazz ? Et bien, pensez à ce standard de John Coltrane,
Central Park West et imaginez ce que la combinaison de la musique et de la vue devant laquelle les musiciens se tiennent peut vous inspirer quand, le temps d'un set, la ville plonge progressivement dans une nuit éclairée par les lumières des buildings...

lundi 21 juillet 2008

Le partage de la musique












Le jazz invite-t-il davantage que d'autres genres au partage de la musique ? Non seulement entre les interprètes, mais entre ceux-ci et leurs auditeurs ? À suivre les festivals de Juan-les-Pins et de Nice cette année, et en particulier les sets de Roy Hargrove et des trios de Keith Jarrett et d'Avishai Cohen, c'est en tout cas le sentiment majeur que l'on a pouvait éprouver.

Le trompettiste
Roy Hargrove et le contrebassiste Avishai Cohen se distinguent par leur incroyable énergie et leur apparente décontraction. Énergie, car leur jeu est très vif, montant souvent en rythme et en puissance. Décontraction, car ils sont si maîtres de leur instrument qu'ils arrivent à nous faire oublier le travail et l'effort qu'il requiert. Avec Hargrove, il est loisible de le voir se concentrer quand, après avoir laissé ses collègues improviser, il revient au centre de la scène et reprend la main. Avec Cohen, l'affaire est plus compliquée, car la contrebasse n'est pas un instrument qui s'impose d'emblée avec autant de présence sonore : or le musicien israélien, installé à New York, est un véritable athlète. La manière dont il se collète avec son instrument est très physique et il finit d'ailleurs souvent par le frapper des mains pour soutenir le tempo.

Et puis il y a le trio Jarrett, Peacock et DeJohnette. Les amateurs savent combien ceux-ci sont exigeants quant aux conditions de tenue de leur concert. Cette susceptibilité serait-elle encore plus vive quand ils jouent en plein air ? C'est ici qu'il faut parler du lieu dans lequel se déroule "Jazz à Juan" : la pinède de Juan-le-Pins. Dans une ville livrée l'été aux marchands du temple et à l'exhibition du luxe, en particulier automobile, cette pinède est un lieu miraculeux, ouvert sur la mer et le ciel, propice à la contemplation. Or le trio emmené par Keith Jarrett est tout en intériorité et procède le plus souvent par reconstruction progressive du standard qu'il interprète, en allant des variations vers le thème. Ce qui fait de leurs morceaux des "petites formes", au sens qu'Anton Webern donnait à son travail de recréation et de transformation de l'œuvre contrapuntique de Bach. Comme le souligne avec justesse Francis Marmande, c'est à peine si l'on se rend compte du jeu du batteur, tant celui-ci joue en finesse.

Les rappels permettent au public de reprendre pied et de se rendre compte, tandis que les musiciens reviennent, du moment unique d'échange et de partage qu'ils ont vécu, dans un temps presque suspendu.

On retrouvera avec plaisir Avishai Cohen au Blue Note, à New York, le 28 août prochain.


dimanche 13 juillet 2008

Ultimes concerts : Karajan, Quatuor Alban Berg, Masur.












Herbert von Karajan, le quatuor Alban Berg, Kurt Masur : le lien entre ces musiciens? Ils ont tous donné leur dernier concert parisien au théâtre des Champs-Élysées. La salle était à chaque fois pleine, cela va sans dire. Elle était silencieuse, ce qui n'est pas si fréquent en France. Elle retenait son souffle, ce qui est le signe d'un événement rare.

Pour Karajan, à la fin des années 1980, le maestro était très affaibli et avait du mal à marcher. Quand il entre sur scène, pour diriger les quatre derniers Lieder de Richard Strauss, il lui faut un temps infini pour se déplacer et venir au centre se caler sur une barre. Les regards sont portés sur lui, dans ce moment de détresse et d'orgueil mêlés, lui qui avait géré son image comme un homme de communication en avance sur son temps. Lui, aussi, dont le passé politique et carriériste n'avait guère été brillant sous le Troisième Reich. Lui qui avait fait ce qu'il fallait pour prendre la place du grand Wilhelm Furtwängler. Bien sûr, à ce moment précis où il nous fait face dans cette salle, la plus belle de Paris, nous n'y pensons pas. Nous allons vivre un moment unique, non pas commandé par la seule émotion de voir ce chef à la fin de son parcours, mais parce que la musique va être d'une force incroyable, dans un tempo lent d'une densité exceptionnelle.

C'est ça, le concert public : le moment où, en regardant le chef et les interprètes, vous pénétrez à travers eux dans la musique, au plus profond de son intimité. La scène visuelle ne fait jamais écran au son, elle l'accompagne, elle vous permet d'éprouver la geste la plus épurée : ainsi les Alban Berg. C'est un privilège de voir leurs derniers concerts. Si vous êtes amateur de musique de chambre, vous connaissez déjà les œuvres qui'ls vont jouer, en cet hiver et au printemps 2008. Vous savez qu'ils vont commencer par le plus classique, Haydn, puis passer au répertoire de celui dont ils ont pris le nom, Berg, et terminer par les derniers quatuors de Beethoven. Vous avez remarqué qu'une femme est désormais parmi eux, sans doute liée au décès de l'un d'entre eux, et signe en tout cas de l'évolution d'un univers encore très masculin. Vous vous demandez si, en rappel, après la cavatine, ils vont jouer la grande fugue. Ils ne le font pas. Elle ne peut pas être jouée en bis, c'est impossible. Reviendront-ils un jour uniquement pour elle?

Puis c'est le dernier concert de Kurt Masur à la tête de l'Orchestre national de France, samedi 12 juillet. Après Leipzig et New York, Masur avait pris l'ONF et l'avait hissé très haut. Voici la 9ème de Beethoven. Très connue. Trop connue? Non, car, et c'est cela qui advient dans un concert, le chef peut travailler notre perception de l'œuvre par de petites inflexions, comme celle tendant à nous faire entendre le rôle des bois, en particulier, dans la composition de cette ultime symphonie de Beethoven. Ils sont placés derrière la grande masse des cordes, mais bien au centre. Vous pouvez voir le hautbois qui intervient, car le chef vient de lui faire un signe. Encore une fois, la vision vous aide, via la direction d'orchestre, à saisir la complexité de la construction musicale. La Maîtrise de Radio France, au premier rang de laquelle se trouve Raphaëlle Rose, se lève. L'ode à la joie va commencer.

vendredi 11 juillet 2008

Adieu PPDA, (re)bonjour PPD














La bonne nouvelle du jour, de celle qui peut vous encourager en plein été – alors que vous venez à peine de terminer votre année universitaire et de préparer la suivante – à reprendre votre blog (!), c'est le maintien de la marionnette de PPDA aux Guignols de l'info. Oui, la retraite n'a pas encore sonné pour la figure en latex qui nous acccompagne chaque soir depuis tant d'années. Pour le vrai-faux journaliste, Garrigos et Roberts ont troussé avec leur style habituel le mot d'adieu qui convenait.

La raison en est simple : contrairement à ce que croient ceux qui ne connaissent pas ou n'apprécient pas les Guignols, il faut de l'empathie entre les spectateurs et les personnages mis en scène pour que ces derniers existent en tant que marionnettes. Cela veut dire que le secret de leur existence audiovisuelle et de leur longévité cathodique réside entre autres dans la qualité et les ressources de leur présence.

En effet, les Guignols fonctionnent sur la récurrence des situations et, bien sûr, des expressions, physiques et verbales des marionnettes : ainsi, quand apparaît Bayrou, attendrez-vous avec impatience le moment où il dira : "Mais, euh!", ou, pour Roselyne Bachelot "Ah bon!" Cela n'a l'air de rien, penseront certains, mais cela n'appartient pas à tout le monde : observez la non-existence de Ségolène Royal aux Guignols, dont la posture trop raide et la voix monocorde ne semblent pas des choix volontaires des auteurs des sketches mais bien le résultat d'une longue observation du modèle.

Pour revenir à PPD, outre sa voix chamallow et ses faux cheveux, il apparaît certes comme toujours déférent à l'égard des grands de ce monde, mais, souvent, il finit par s'insurger, tout en douceur et sans aucune persévérance si son interlocuteur le tance. Il n'est pas uniforme, ce qui important pour donner de la consistance à un personnage. Il pourra donc se rébeller contre M. Sylvestre et sa vision du monde ; trouver le juste mot de conclusion après une dialogue entre Doc Gynéco et Joey Starr, ce qui n'est pas donné à tout le monde ; répondre à Bernard Tapie, qui s'adresse à lui en le traitant de "fiotte". Bref, il est doté d'une certaine humanité dans un monde de brutes où, désormais, il retrouvera, en retraité pépère, le "Chi", alias Jacques Chirac.




vendredi 30 mai 2008

Assises du roman, de New York à Lyon

Parmi les invités des Assises internationales du roman, qui se tiennent actuellement à la Villa Gillet, à Lyon, figure Paul Holdengräber, le responsable des programmes culturels de la Bibliothèque publique de la ville de New York (NYPL, photo ci-contre), à savoir près de 80 événements au cours de l'année. Une occasion de rendre hommage à l'une des institutions les plus respectées des new-yorkais.

Rappelons, en effet, que cette bibliothèque centenaire, dont les collections comprennent une dizaine de millions d'entrées, est accessible à tous gratuitement. Au bâtiment principal, situé sur la cinquième avenue, à Manhattan, dévolu à la lecture sur place, s'adjoignent des établissements spécialisés – comme celui consacré au théâtre et au cinéma dans le Lincoln Center – et une quarantaine de bibliothèques de prêt, réparties dans tous les quartiers de New York.

De grands mécènes, passés et présents, contribuent au financement de la NYPL. Mais ce sont surtout les lecteurs qui la soutiennent, et, de manière générale, les citoyens de la ville de New York. Après le 11 septembre, la crise financière de la ville avait contraint la NYPL à fermer le lundi. Quelques années plus tard, le rétablissement de cette journée dans le calendrier d'ouverture hebdomadaire fit l'objet d'un encart publicitaire dans le New York Times. Entre-temps, la bibliothèque avait organisé dans la salle de lecture une exposition de photographies de Joel Meyerowitz, "Photographs from Aftermath: World Trade Center Archive", qui s'était close par un concert du prestigieux Julliard Chamber Orchestra.

Le prochain invité de Paul Holdengräder sera Salman Rushdie, le 27 juin.






dimanche 18 mai 2008

Cannes 2008


Première grande surprise du festival, le film israélien d’Ari Folman, Waltz with Bashir, coproduit avec Les Films d’ici et ARTE France, a été longuement applaudi hier soir dans la grande salle du Palais.
L’auteur, dont le premier film remonte à l’année 1991, a réussi une œuvre très originale, d’une beauté plastique égale à la force du propos. D’abord réalisé sous la forme d’un documentaire tourné en vidéo, le film a ensuite été adapté en un dessin d’animation qui a demandé un long travail de fabrication. Le réalisateur s’y met en scène, dans une enquête qui part d’une interrogation personnelle : pourquoi si peu de souvenirs lui restent de la première guerre du Liban à laquelle il a participé ? Ou plus précisément : n’y a-t-il pas quelque chose qui fait obstacle à cette remontée de mémoire, ce qui, dans d’autres circonstances, agit au contraire comme compulsion de répétition ? L’ancien soldat s’en va donc trouver non seulement ses anciens camarades mais également des spécialistes susceptibles de libérer une parole bloquée, celle de l’expérience du fait guerrier, et de l’organiser en un récit.
Car si ce film n’est pas “politique“, contrairement à la présentation qu’en ont fait certains journalistes, il est profondément historique et je dirais même anthropologique. S’il est en effet impossible de circonscrire le propos du réalisateur à la défense d’une vision “israélienne“ de l’engagement de Tsahal au Liban, il nous est permis de suivre ces jeunes soldats sur le terrain et de comprendre ce qui se passe dans leur corps et dans leur esprit quand ils sont, souvent brutalement, confrontés à la violence qu’ils subissent comme à celle qu’ils exercent. C’est la peur qui domine, en face d’un “autre“ le plus souvent invisible, repéré seulement à distance dans la visée d’un fusil à infrarouge, ou surgissant tout à coup sous la forme d’un gamin équipé d’une arme. Dans ce désorientement de la cible visée, les soldats israéliens intériorisent très vite l’idée qu’il va être impossible de protéger les civils, d’empêcher les victimes “collatérales“.

Ce qui, dans un documentaire classique comprenant entretiens et reconstitutions, deviendrait la part mise en scène d’un “docu-fiction“ est ici “dessiné“ en continuité avec les discussions des anciens soldats, dans une sorte d’épure graphique visuellement très évocatrice. Très rythmé, grâce à une musique spécialement composée, mais aussi des extraits d’œuvre classiques, le film conduit progressivement le spectateur à la prise en compte des débordements du conflit, des exactions individuelles aux crimes de masse. D’un Libanais qui pisse sur le cadavre d’un soldat israélien, de l’allusion aux organes pris sur l’ennemi et conservés dans du formol, jusqu’aux massacres de Sabra et Chatila. Car tel est bien l’objet du blocage de la mémoire de guerre du soldat Folman et l’interrogation qui l’anime en tant que réalisateur : non pas tant une explication politique, distanciée, de ces massacres, mais un déplacement au ras du terrain, dans l’intériorité des consciences de soldats impliqués dans une guerre qui peut tout aussi bien prendre la forme d’un ballet déréalisé, chorégraphié comme un clip vidéo, que celle, soudaine, brève et brutale, de la réception, dans les bras, et au fond d’un tank, du corps d’un officier tué par balles.

jeudi 15 mai 2008

Cannes 2008



Soucieux d'inscrire résolument le festival de cette année dans l'histoire du temps présent, Thierry Frémaux , le délégué général, a dû être satisfait d'entendre successivement Sean Penn, puis Claude Lanzmann placer le cinéma au coeur du mouvement du monde lors de la première journée.

Jusqu'à mardi, je vais rendre compte des films de la sélection officielle en envoyant des billets quotidiens.

Rendez-vous donc demain pour parler d'un documentaire d'animation réalisé par l'Israélien Ari Folman, sur les massacres commis par des miliciens libanais dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila, à Beyrouth en 1982.